Caroline Michel : “J’ai tendance à écrire très vite quand je suis obsédée par un sujet”
Que peut-il se passer dans la tête d’un enfant ou d’un ado que l’on prend puis que l’on rend, comme on le ferait avec de l’électroménager ou des vêtements ? C’est tout le propos Des gens bien, roman percutant qui nous embarque dans un ailleurs pas si inconcevable où les adoptions se négocient via des défilés et des speed-datings mis sur pied pour séduire les potentiels parents et où elles se dénouent à la moindre incompatibilité d’humeur. Son autrice nous dévoile les arcanes de son écriture.
Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie
Vous avez confié que ce livre vous avait été inspiré par un reportage sur le re-homing aux Etats-Unis ? Pouvez- vous nous expliquer ce qu’est ce concept peu connu en France ?
En effet, le roman m’a été inspiré par un reportage que j’ai vu en 2016. Il s’appelait États-Unis, enfants jetables et a été réalisé par la journaliste Sophie Przychodny. On y découvrait que dans certains états américains, on peut adopter un enfant et le rendre si celui-ci ne nous convient pas. La presse s’est ensuite emparée de ce phénomène ; il y a eu énormément d’articles sur ce sujet. J’ai pensé que c’était absolument effroyable de pouvoir tester un enfant de la sorte et de pouvoir le retourner s’il était trop capricieux, trop ceci et pas assez cela ! La législation y est assez pauvre et permet cela. On y apprenait aussi que les parents pouvaient faire cette démarche via des petites annonces ou des groupes Facebook en disant “je me sépare de tel enfant” un peu comme sur le Bon Coin, pour trouver repreneur en face. Ça m’avait profondément marquée et je me disais qu’il y avait un potentiel narratif incroyable.
Quelque chose d’évident s’est-il amorcé à cet instant ? Avez-vous éprouvé un besoin impérieux d’écrire une fiction sur ce thème ?
Il y a certainement quelque chose de viscéral qui s’est déclenché à ce moment-là mais je n’ai rien entrepris (rires). J’en ai juste beaucoup parlé autour de moi en disant “il faudrait écrire là-dessus” parce que ça m’avait saisie. Finalement, quand je m’y suis mise des années plus tard, le premier jet a été très rapide. J’ai tendance à écrire très vite quand je suis obsédée par un sujet. Le ton et l’ambiance étaient réunis ; les digues ont lâché !
Votre quête de maternité, qui a été un long chemin dans la vraie vie, a-t-elle nourri cette sensation de marginalité et de vide qui étreint ces femmes candidates à l’adoption ?
Oui, quand j’ai démarré ce livre, mon conjoint et moi avons appris qu’on allait devoir faire une FIV si on voulait un enfant. C’était intéressant car ça m’a permis de questionner ce qu’est vraiment le désir d’enfant et d’affiner mes personnages féminins, sachant que dans mon roman, Tania et Catherine ont rencontré des obstacles à la procréation dans le corps ou dans celui de leur conjoint. Donc, ça ne puise pas forcément dans ma propre vie mais ça m’a aidée à dessiner leurs contours à elles. Et leur parcours n’a rien à voir avec le mien mais je pense qu’il n’y a malgré tout pas de hasard...
« On a tous voulu être l’enfant parfait de nos parents, les préserver en cachant nos problèmes. »
Dans les personnages d’enfants, comme celui de Joshua, y a-t-il aussi un peu de vous, un peu de l’incompréhension que vous avez éprouvée et éprouvez peut-être encore envers le monde des adultes ?
Oui, je ne me sens toujours pas adulte. Ce qui déçoit Joshua, c’est qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent et qu’il en a assez d’être trimballé à cause de leurs exigences. Dans notre « vraie vie » à nous, à l’inverse, les adultes savent peut-être un peu trop ce qu’ils veulent ! Ils sont trop sérieux et je le suis certainement aussi ! Mais là où Joshua vit quelque chose auquel nous faisons tous face, c’est concernant sa peur de décevoir. On a tous voulu être l’enfant parfait de nos parents, les préserver en cachant nos problèmes. Bien sûr, pour Joshua, l’enjeu est bien plus grand.
Des gens bien parle-t-il également de la tendance des parents à projeter des idéaux, des rêves sur leurs futurs enfants et de leur difficulté à accepter ce qu’ils sont vraiment ?
Effectivement, mais sur le moment, ce n’était pas mon intention. L’idée, c’était de se demander si Tania voulait un enfant parfait pour elle ou pour montrer à la société qu’elle était enfin mère, afin de se débarrasser de sa honte de ne pas l’être et d’être enfin capable d’affronter le regard des autres. Ça a été très moteur chez ces personnages féminins, le principe de faire famille idéale. Or, elles ne la trouveront jamais, il y a toujours quelque chose qui fait que cela butera... Parce que plus on cherche la perfection, plus on se perd. On ne voit plus ce qui nous est donné de vivre.
Placer son intrigue autre part que dans un cadre familier donne-t-il plus de liberté à l’autrice que vous êtes ? Peut-il être moins réaliste et les protagonistes plus extravagants qu’ils ne le seraient dans un roman qui se déroulerait en France ?
Oui, c’était volontaire. Je ne voulais pas l’ancrer géographiquement car je ne souhaitais pas qu’on imagine que je parlais de faits réels et encore moins qu’on pense que c’était une adaptation du reportage. C’est une pure fiction, presque une dystopie. En partant de là, ça me donnait la latitude de créer des personnages très éloignés de nous. C’est pour cette raison que j’ai souhaité, aussi, qu’il soit dénué de temporalité. Ce cadre m’offrait une liberté de ton, beaucoup plus qu’avec une histoire qui se serait déroulée à Paris intra-muros ou dans le village d’à-côté. Là, c’est génial, je me baladais dans un monde qui n’existait pas.
Est-ce que ça vous définit bien si je vous dis que vous êtes une écrivaine des sentiments et des sensations ?
Ça me va tout à fait, d’autant que j’ai adoré chercher tous ces petits détails qui font un texte...
Y avait-il une volonté de pointer quelque chose dans ce roman ou la description de ces enfants, que l’on change comme on se rachèterait un smartphone, est juste une base pour le récit ?
Je me suis souvent demandé ce que je voulais dénoncer, hormis précisément cette réalité. Je me suis dit que c’était très comparable à nos comportements d’achats. Prend-on vraiment le temps d’aimer les choses, et plus encore les gens ? Là, mes personnages féminins veulent devenir mères à tout prix mais ne prennent pas le temps de rencontrer l’enfant, de le prendre pour ce qu’il est, avec ses défauts et ses qualités.
À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Lequel nous recommanderiez-vous ?
Spontanément, j’ai très envie de recommander la bande dessinée Chère Maman, écrite par Sophie Adriansen et illustrée par Melle Caroline, sortie en février 2025. Cela traite de la maternité toxique. Le scénario fonctionne incroyablement bien. On est horrifié par ce que vit l’héroïne, on manque parfois de souffle pour elle et on a très envie de la défendre et on a envie qu’elle se défende. C’est un très bel album qui va parler à énormément de monde.
Des gens bien, de Caroline Michel, 20 €, éditions Flammarion