Sonia Hanihina : “Les mots deviennent des pierres”
Dans Le tube de Coolidge, son premier roman aux allures d’autobiographie publié chez Jean-Claude Lattès, l’autrice évoque la trajectoire de Jeanne, une jeune femme originaire de région parisienne et de Yacine, qu’elle a rencontré en Tunisie. Loin du conte de fées, leur mariage n’aura de cesse d’être marqué par le sceau de violence, avec les humiliations physiques et psychiques que distille le premier, les souffrances de la seconde et au milieu de ce champ de ruines, leurs enfants, Mona et son petit frère Elyas. Progressivement, ces divers protagonistes vont trouver leur propre voie pour ne pas se laisser anéantir par leur histoire familiale… Sonia Hanihina nous en dit plus au sujet de ce livre.
par Bénédicte Flye Sainte Marie
Votre incipit « Je tiens scellé dans un coffre le corps en pièces de ma mère » sonne comme du Camus. Avez-vous beaucoup cherché ces mots avant d’en accoucher ?
Oui, sans doute, parce que c’est un récit qui sommeillait en moi depuis pas mal de temps. Je le portais profondément, intérieurement et sous la peau, pour parodier Rousseau. Ils ont donc été pesés, pensés et digérés de manière assez lente. Mais le non se justifie aussi car lorsque je me suis autorisée à écrire, je l’ai fait dans un spasme, dans un geste assez rapide. Les phrases en témoignent car elles sont un peu heurtées.
Quelle est la signification de votre titre ?
Le tube de Coolidge désigne une sorte de grosse ampoule qui permet la production des rayons X. C’est une référence au dispositif radiographique qui est lié au point de départ de l’histoire. Dans d’autres familles plus académiques ou normales -si tant est que ça existe-, c’est la découverte de photos qui est le détonateur d’une réminiscence, d’une enquête sur le passé familial. Là, ce sont des clichés radio qui jouent ce rôle. Et Mona, qui est complètement profane, comprend grâce à eux que doit être mise au jour une histoire de violence qui a été ensevelie.
Votre plume, riche et belle, se fait clinique quand il s’agit de mentionner les sévices infligés à Jeanne. Cette rupture de style est-elle volontaire ?
Oui, il y avait ce désir de créer des moments de souffle. Il m’a semblé qu’au moment où l’écriture se faisait par trop brutale, ramener vers les faits était une manière de respirer ; ce qui n’empêche pas que le constat est toujours le même…
Pourquoi Mona, la narratrice, a choisi de s’adresser à ce père-bourreau plutôt qu’à sa mère ?
Avec elle, le dialogue n’est pas spécialement possible. Il y a eu des tentatives mais chacun a son chemin de résilience. Pour Jeanne, le silence a été son armure. Alors Mona essaye d’interpeller ce père disparu, replié dans ses terres carthaginoises, pour lui rendre une forme de violence. La parole invective l’absent et cherche à le débusquer. Mona, qui connait la puissance des mots, s’en sert pour les abattre sur ce père. Les mots deviennent des pierres.
« La parole invective l’absent et cherche à le débusquer »
Pour quelle raison avez-vous souhaité intégrer dans votre texte des références ( « les ailes de géant », « Pense à la douceur ») à l’œuvre de Baudelaire ?
Parce que pour Yacine, ce médecin relativement brillant bien que traversé par des démons, l’image qui s’est imposée est celle d’un poète maudit. J’ai fait l’analogie avec cette espèce de figure de l’albatros, inadapté au sol. Et puis Yacine était fasciné par Baudelaire. Quand elle devient prof de lettres, Mona est, elle aussi, traversée par tous ces visages baudelairiens. Je pense enfin au fait que Baudelaire cherchait à changer la boue en or. Humblement, il y a aussi ici cette volonté de transformer la laideur en quelque chose d’acceptable.
Jeanne dissimule les actes de son mari. Cherchiez-vous à mettre en évidence le mécanisme insidieux de honte qui ronge les victimes de violences conjugales ?
Oui, l’idée de montrer ce phénomène d’emprise dans lequel elles se trouvent enfermées a été assez rapidement là. Et cette honte est aussi un fil conducteur de mon récit. Vous évoquiez la frontière un peu poreuse entre le récit et l’autobiographie qui le caractérise et effectivement, c’est assez proche de mon histoire. C’est pour ça que je souhaitais transformer Jeanne en héroïne, lui donner une stature qu’elle ne s’accordait pas.
Ne peut-on pas corréler votre phrase qui dit que le corps de Jeanne est « un territoire que l’on piétine » au récent procès de Mazan ?
Quand j’écris, les images arrivent et je veille à ce qu’elles aient du sens. Et j’avais envie justement de parler de ce phénomène de dépossession et de lui donner une dimension plus universelle. On parle d’un couple qui s’est structuré dans les années 60, un couple mixte avec tout ce que ça pouvait comporter de difficultés mais on parle aussi de violences conjugales, sexuelles et sexistes qui aujourd’hui, perdurent et il me semble que ce corps de Jeanne, ça pourrait être celui de Gisèle Pélicot et de bien d’autres.
D’autres livres sont-ils en gestation et auront-ils des points de convergence avec Le tube de Coolidge ?
Je suis très heureuse d’avoir été choisie pour une résidence d’écriture à La Villa Salammbô à Sousse avec l’Institut Français de Tunisie et j’y vais pour achever la rédaction d’un second roman, qui aura des ramifications avec celui-ci. Je suis assez fascinée par le corps et par la réflexion sur les racines. Il sera donc à nouveau question de navigation entre les deux rives de la Méditerranée mais cette fois-ci de femmes debout.
À LMPQ, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de ce type nous recommandez- vous ?
Terrasses de Laurent Gaudé, parce que sa manière d’aborder la violence, qui est très juste, précise et poétique, m’intéresse. C’est polyphonique. J’ai été fascinée par ces voix qui s’expriment à la première personne du singulier et du pluriel ; ce ‘je’ et ce ‘nous’. Sans qu’on plonge dans le misérabilisme car il est question des attentats de novembre 2015, on arrive à mesurer ce qu’a été cette tragédie.
Le tube de Coolidge de Sonia Hanihina, 20€, Éditions Jean-Claude Lattès