Alexandra Koszelyk “Ce livre est né sans que je m’y prépare”
Déjà autrice d’À crier dans les ruines, de La dixième muse et de L’archiviste, qui a reçu le prix VLEEL, Alexandra Koszelyk revient aux Forges de Vulcain avec Pages volées, dans lequel elle délaisse le territoire du roman pour aborder le récit personnel. Elle y relate le décès de ses parents dans un accident alors qu’elle n’avait que huit ans. La petite fille qu’elle était a grandi avec leur absence et des questions lancinantes sur son identité, ses racines ukrainiennes et sa légitimité à exister. Puis sont venues la lecture et la littérature, non pas comme des philtres d’oubli mais des tuteurs qui ont l’ont aidée à définir sa façon d’être au monde. Un cheminement qu’elle raconte dans ce livre.
Par Bénédicte Flye Sainte Marie
Est-ce imaginable que Pages volées ait pu être votre premier livre ou était-il nécessaire d’avoir ce sas qu’est la fiction avant d’aborder ces rivages intimes ?
Je n’aurais pas pu traiter ça tant que premier roman parce que depuis l’accident, pour me sortir de ce traumatisme, j’ai dû le mettre de côté pour pouvoir grandir, m’extirper de ce chagrin. Ce sont donc véritablement des pages de ma vie volées car je ne les raconte jamais . Ce livre est né sans que je m’y prépare ; c’est la vie qui, à un moment donné, s’est catapultée dans mon quotidien.
Justement, comment ces événements se sont-ils invités dans votre processus de création ?
Je venais d’écrire quatre romans, dont L’archiviste, sorti fin 2022, qui raconte l’histoire d’une femme qui protège l’art en Ukraine pendant la guerre. J’ai fait de nombreuses tables rondes avec des autrices et auteurs de ce pays et à chaque fois la question qui revenait était « Parlez-vous ukrainien ? ». Or, je ne le comprends qu’un petit peu. Et je le ressens comme une honte parce que je voudrais qu’il soit comme ma langue maternelle. À force de répondre à ça, je me suis dit qu’il y avait quelque chose en moi qui devait être travaillé….
« J’avais l’impression de maitriser l’écriture et c’est à cet instant qu’elle m’a tapoté sur l’épaule et m’a démontré le contraire. »
Quelles ont les étapes suivantes de la genèse de Pages volées ?
J’ai dit à mon éditeur que plutôt qu’une fiction, j’allais concevoir un essai sur le fait de savoir si la langue parlée faisait l’identité d’une personne. Je partais vers une résidence d’écriture où je comptais commencer à le rédiger. Au bout du quatrième livre, j’avais l’impression de maitriser l’écriture et c’est à cet instant qu’elle m’a tapoté sur l’épaule et m’a démontré le contraire. Le hasard a voulu que je passe par le carrefour où mes parents ont perdu la vie. Je suis ressortie de ce village en me disant que finalement, rien ne s’était produit mais par un détour, j’y suis rentrée à nouveau et suis revenue au même endroit. Plusieurs choses se sont alors opérées. J’ai toujours cru que les dernières images que j’avais gardées de l’accident avaient été reconstituées par mon cerveau. Or, ce que je revivais, c’étaient mes souvenirs ; c’était comme une remontée fulgurante. Et il y avait un motard accidenté au sol… C’est ce que Jung appelle une synchronicité et c’est qui a généré ce livre.
Vous y expliquez que l’étude du grec en tant qu’enseignante, langue qui se concentre sur la substance des choses et pas leur durée, vous a permis de mieux accepter le départ de vos parents. Pouvez-vous nous expliquer ça ?
Quand j’ai commencé le grec ancien à l’université, je n’y connaissais rien sinon que j’avais étudié des philosophes antiques et que j’avais aimé leur sagesse. Au début, c’était compliqué. Mais bout de deux, trois ans, j’ai commencé à en percevoir l’essence. Les Grecs anciens ne sont pas portés par la temporalité, le passé, le présent ou le futur mais par la manière dont on fait l’action et moi, ça me console car mes parents ne m’aiment plus mais l’important, c’est comment ils m’ont aimée et ils m’ont aimée démesurément.
Vous confiez que Heathcliff des Hauts de Hurlevent vous a montré qu’on pouvait être « bancal et aimé ». D’autres personnages ont-ils eu cet effet salutaire ?
Quand j’ai entamé Les Hauts de Hurlevent, je n’avais en tête que des personnages lumineux. Là, j’ai rencontré un être tiraillé qui avait malgré tout le droit d’être dans un roman. Par la suite, j’ai éprouvé le même sentiment avec Guillaume Apollinaire, qui est d’ailleurs au centre de mon livre La dixième muse. Lui aussi trouve sa réponse en écrivant des poèmes et recouvre un père à travers eux. Moi, je fais la même chose. Quand je peins certains parents, comme ceux de Léna dans À crier dans les ruines en filigrane, il y a aussi mes parents car je me dis, même si ce n’est pas forcément la vérité, qu’ils auraient pu être comme ça…
Vous dites que Pages volées ne vous a pas réparée mais vous a permis de vivre en harmonie avec vos continents intérieurs. Pouvez-vous nous détailler ça ?
Longtemps, j’ai tu cette blessure en disant qu’elle ne faisait pas partie de moi. Mais c’est illusoire d’imaginer s’en extraire. Aujourd’hui, je sais qu’on peut avoir des failles en soi qui constitueront comme une chimère mais ce n’est pas un animal dont on doit avoir honte. C’est comme le kintusgi japonais : quand un vase se brise, on lui remet de l’or et il n’est que plus résistant et beau. Il l’est parce qu’il a des fêlures visibles. J’ai eu cette enfance mais ça ne m’a pas empêchée d’arriver là où je voulais arriver, d’être professeure, d’adorer ça, d’écrire, d’être publiée et d’avoir un fils que j’adore.
Souscrivez-vous à la phrase de Jean Bernard, qu’Anne-Dauphine Julliand qui a perdu trois de ses enfants, a utilisée comme titre de son livre, qu’il faut « ajouter de la vie aux jours lorsqu'on ne peut plus ajouter de jours à la vie » ?
Complètement. Sans ombre, il n’y a pas de jour et sans jour, il n’y a pas d’ombre. On a besoin de ces deux parties-là. Le tout est de savoir quelle partie on veut accroitre.
À LMPQ, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de ce type nous recommandez-vous ?
La nuit au Louvre de Jakuta Alikavazovic. J’adore cette collection car se faire enfermer avec des œuvres d’art conduit à une certaine introspection. Là, l’autrice y revient le fait de taire la langue des origines et je m’y retrouve pas mal.
Pages volées, de Alexandra Koszelyk, 21€, éditions Aux Forges Vulcain