Henri Lœvenbruck “Ma fascination pour l’adolescence ne me quittera probablement jamais”

Il y a dix ans, il signait l’uppercut littéraire Nous rêvions juste de liberté. Reprenant pour cadre Providence, dont était originaire Bohem, le héros de ce livre, il y situe l’épopée teintée d’idéalisme et de tragique de Véra, jeune fille malmenée par l’existence qui va décider de se dresser contre le rouleau compresseur de la mondialisation et de combattre le cynisme des géants du Web, prêts à tout pour monétiser le moindre espace de notre quotidien. Son auteur nous relate sa genèse. 

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie 

Henri Loevenbruck

Auprès de qui avez-vous puisé l’inspiration pour donner corps à votre héroïne ? 

Il y a en a eu plusieurs ; la principale étant sans doute Momo de La Vie devant soi, qui trône depuis des décennies sur ma table de chevet. Comme je l’avais fait avec Bohem dans Nous rêvions juste de liberté, dont elle est la fille spirituelle, j’ai voulu prêter à Véra un langage décalé, faussement naïf et enfantin, mais qui, à travers ses maladresses et sa syntaxe étrange, dit quelque chose de sa perception du monde. Il y a aussi du Greta Thunberg dans son combat passionné, sa détermination et son indignation. Et enfin, il doit y avoir chez elle un peu des traits de ma fille, si ce n’est de sa génération entière, parce que c’est à nos héritiers au sens large que s’adresse mon roman : c’est pour moi une quête de réconciliation et d’espoir.

« “Je m’amuse follement à écrire de travers”  »

Justement, ce phrasé si particulier de Véra a-t-il été difficile à “attraper” ? 

J’avais déjà effectué ce travail pour Bohem et c’était un immense plaisir que de jouer de nouveau avec cette voix singulière. Je ne vais pas vous mentir : je m’amuse follement à écrire “de travers”. Bizarrement, le plus dur n’a pas été de l’adopter, mais de s’en défaire une fois le roman terminé, quand je suis revenu à une narration plus classique pour le suivant ! J’ai souvent mis en scène des personnages adolescents alors il faut croire qu’une partie de moi le restera éternellement… Ces années de ma vie ont été les plus animées, passionnantes et dramatiques au sens noble du terme. Ma fascination pour cette période ne me quittera probablement jamais.


Avec son intelligence et son incapacité à se conformer aux normes, Véra s’inscrit-elle dans la tradition littéraire des adolescents trop sensibles et lucides pour leur temps ? 

Absolument ! D’ailleurs, dans le roman, Véra adresse un clin d’œil à certains de ces atypiques et écorchés, quand elle se dit proche de l’homme invisible d’Ellison, de l’Ignatius de Kennedy Toole et du Holden Caulfield de Salinger… Mais je me demande si nous ne sommes pas de plus en plus nombreux à avoir l’impression de ne pas vivre à la bonne époque, ce qui est un constat terrible sur l’état du monde. Les dernières frasques de Trump, Musk, Zuckerberg ou Poutine me font sentir terriblement étranger aux choix d’une très large partie de mes contemporains, mais je veux croire que nous sommes nombreux, comme Véra, à nous sentir en désaccord avec cette direction que semble prendre notre civilisation. Et à vouloir lutter contre.

À travers la figure de Karoun, déplorez-vous notre tendance à préférer le virtuel aux connexions réelles ? Cela défait-il notre rapport à l’altérité ?

Bien sûr, même si Karoun remplit une autre fonction, en offrant une critique du mésusage de l’intelligence artificielle. Mais vous avez raison. Le terme “amis” utilisé pour désigner ses relations virtuelles sur les réseaux sociaux le dépouille de sa valeur, et cette quête du nombre de “followers” me terrifie chaque jour un peu plus. “Avoir trop d’amis, c’est n’en avoir aucun”, comme on dit. À force de tout dématérialiser, on dématérialise aussi les rapports humains… Sans prétendre que chacun d’entre nous est prêt pour la décroissance et le low-tech, je pense ne pas être le seul à éprouver un besoin de retour à une certaine authenticité et simplicité. Retrouver l’odeur de la forêt, le contact de la terre, du bois, du monde animal, le goût des produits frais, d’une veillée autour d’un feu plutôt que des liens virtuels à travers un écran… 

Pour dépeindre le Providence de Pour ne rien regretter, vous-vous êtes nourri d’images du bassin houiller lorrain, région dont vous êtes originaire ? 

J’ai volontairement placé l’intrigue dans un grand nulle-part, afin de rendre mon propos plus universel plutôt que de l’ancrer dans une réalité particulière. Il en va de même pour la temporalité : je ne dis jamais précisément à quelle époque se passe le récit. On est plus proche du conte philosophique que du roman, et j’espère que cela facilite l’abstraction du propos. Providence, c’est la cité sinistrée de notre inconscient collectif, on peut y voir certaines villes du bassin minier du Pas-de-Calais, de ma chère Lorraine ou d’Amérique du Nord, telle Détroit à ses heures les plus sombres…

Qualifier ce livre d’utopie vous parait-il juste ? 

On n’est pas loin de l’utopie concrète, en effet, avec cette notion moins péjorative que l’utopie classique, que l’on considère trop souvent comme les délires d’un incorrigible rêveur qui n’a d’autre dessein que de fuir le réel. Pour ne rien regretter pose davantage la question d’un avenir désirable, sans éluder les catastrophes que nous risquons de traverser avant de pouvoir nous reconstruire. La description de l’effondrement que je fais est très proche de l’un des scénarios envisagés par le GIEC. Je me suis certes basé sur leurs hypothèses les plus pessimistes mais ce sont toujours elles qui se réalisent ! Cela pose la question de l’après-effondrement. Quelle société voudrons-nous alors et avec quelles valeurs ? 

L’écrivain que vous êtes s’est aventuré dans de nombreux registres. Qu’est-ce qui déclenche votre envie d’aborder un nouveau champ romanesque ?

Il y a à la fois la peur d’être catalogué, qu’on me colle une étiquette et puis l’envie de diversité. Je craindrais trop de m’ennuyer si je me cantonnais à un seul style. Ce qui me donne le désir d’écrire en général, c’est l’idée d’un personnage et d’une épreuve à lui faire traverser. Le choix du genre vient après ; il n’est pour moi qu’un artifice dont le rôle est de servir au mieux l’incarnation de mon personnage. 


À LMQPL on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de ce type nous recommandez- vous ?


Il y en a tellement ! Pour rester dans une thématique proche de ce roman, je dirais Ce qu’il reste de nos rêves de Flore Vasseur. En format broché, j’aurais dit Le monde change et on n'y comprend rien, de Julien Devaureix.


Pour ne rien regretter, d’Henri Lœvenbruck, 21, 90 euros, Editions XO

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