Delphine Bertholon : “J’ai toujours tendance à créer des personnages beaucoup plus forts que moi”

Fidèle à sa volonté d’explorer l’adolescence dans ses malaises comme dans ses audaces, l’autrice compose avec La baronne perchée un conte émouvant dans lequel Billie, une jeune fille de presque treize ans, déserte la maison qu’elle partage avec son père et s’installe dans la cabane d’un site d’accrobranche désaffecté. La fugue de cette héroïne, double contemporain du Baron perché d’Italo Calvino, va être le catalyseur qui va faire émerger des secrets familiaux tus depuis de très longues années.  

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

Enfant, aviez-vous, comme Billie, une fascination pour le Baron Perché ?  

Je n’ai pas lu, comme beaucoup de gens, le Baron perché au collège ou au lycée et je savais que c’était une lacune. Et puis il y a trois ans, je tombe dessus chez Emmaüs et il rejoint ma toujours gigantesque pile. Je le lis l’été suivant. J’ai le coup de foudre pour le point de départ de cette histoire, génial et fou : un petit garçon qui, pour emmerder son père, grimpe dans un arbre pour ne plus jamais en redescendre… Presque immédiatement, ce titre me vient, La Baronne perchée. Ensuite, peu à peu, le roman s’est construit dans ma tête. En fait, je suis comme Billie : j’ai découvert Côme récemment, et il m’a inspirée ! 

Est-ce un luxe que de convoquer dans son propre roman les héros qui ont façonné son imaginaire ? 

Oui, je le fais souvent ! Pour moi, c’est aussi une manière de transmettre… Dans La Baronne perchée, on croise Matilda, la petite fille aux pouvoirs télékinétiques de Roald Dahl, Holden Caulfield, le héros de l’Attrape-cœurs, Alice au pays des merveillesItalo Calvino a plutôt, lui, stimulé mon imaginaire d’adulte.

Dans votre Baronne perchée, les adultes ne s’en sortent pas avec les honneurs. N’y dénoncez-vous pas le choix qu’ils font de ne pas voir, entendre et agir ?  

La famille dysfonctionnelle est l’un de mes thèmes de prédilection, peut-être parce que la mienne est tout à fait ordinaire. J’ai des parents gentils, même pas divorcés ! Mais la famille, peu importe sa taille ou sa composition, reste une société miniature dans laquelle les sentiments sont variés, puissants, parfois exacerbés. Il y a entre Billie et son père beaucoup d’amour, mais aussi une incapacité à communiquer. Et ne parlons pas de Malhamé qui a fait l’autruche, jusqu’au drame. Je m’intéresse également ici aux cas d’inversion : trop souvent, les enfants protègent leurs parents, quand ça devrait être le contraire. Billie joue la petite fille parfaite pour ne pas ajouter au mal-être de son père, Mathilde fait semblant de croire que sa mère agit pour son bien … Je n’ai pas d’enfant et j’ai conscience que c’est un travail délicat, qu’on fait des erreurs, même avec toute la bonne volonté du monde. En revanche, j’ai vu des amis souffrir d’avoir des parents égoïstes qui leur faisaient endosser un rôle qui n’était pas le leur. Je leur rends ici hommage. 

Billie n’est-elle pas une sorte de Jiminy Cricket qui va les obliger à se confronter à leur passé et à leurs défaillances ? 

Je n’avais jamais pensé à Jiminy Cricket, mais c’est tout à fait juste ! Pour autant, c’est encore elle qui « répare » les adultes… En tout cas, sa détermination et sa capacité à provoquer le destin pour faire émerger une vérité salutaire en fait une petite fille très forte, que j’admire. J’ai toujours tendance à créer des personnages qui le sont beaucoup plus que moi ! 

La baronne perchée est néanmoins un livre optimiste. Est-ce aussi l’histoire de deux pères qui vont apprendre à réinvestir leur rôle ?

Absolument. Léo et Malhamé n’ont pas choisi d’être pères : pour Léo, ça lui est tombé dessus par accident. Malhamé a voulu exaucer le souhait de son épouse. Pour des raisons très différentes, ils ne se sont jamais réellement impliqués dans cette mission. Mais Billie, d’abord par sa simple existence, puis par sa personnalité, sa ténacité, son désespoir aussi, va les contraindre à la regarder et, dans le même temps, à regarder la vérité en face. Elle les oblige à (re)devenir les pères qu’ils ont, finalement, toujours été. Ça montre qu’il n’est jamais trop tard pour assumer, ses erreurs comme son amour.

Même si vous n’avez pas presque treize ans (rires), y-a-t-il a un peu de vous dans ce personnage qui ne transige pas ?  

Mais si, j’ai treize ans, voyons ! En tout cas, j’en ai souvent l’impression ! Plaisanterie mise à part, il y a toujours beaucoup de moi dans mes personnages, y compris chez les plus négatifs. Pour les créer, je fais appel à divers aspects de ma personnalité, pas forcément ceux dont je suis le plus fière… Avec Billie, je partage le goût de la lecture, de la mer, des couchers de soleil, son côté un peu têtu, et sa haine du mensonge. Mais elle est bien plus courageuse que je ne le suis : jamais je n’irais dormir seule au fond des bois !

« “La jeune fille pleine de failles que je fus n’est jamais très loin sous la surface” »

Pourquoi l’adolescence est-elle centrale dans vos romans ? Parce que c’est à ce moment que beaucoup de destins se dessinent ? 

Oui, clairement. Du moins, c’est le cas pour moi. Les évènements positifs comme les traumatismes vécus à cette époque-là ont été déterminants dans la construction de mon caractère et ont influencé, plus ou moins sciemment, mes choix de vie. La jeune fille pleine de failles que je fus n’est jamais très loin sous la surface… Et puis, en littérature, la psychologie est l’un des aspects qui me captivent le plus ; or, l’adolescence est le haut lieu de l’émotion. Tout est possible, extrême, explosif, on adore ou on déteste, on est incroyablement vivant mais on pense sans arrêt à la mort… C’est aussi un âge où l’on est capable de « grands gestes comme dans les films », comme dit Billie ! J’aime, chez les ados, le mélange de naïveté et de clairvoyance, de romantisme noir et de lucidité crue. Travailler autour de l’adolescence flatte ma nostalgie et réveille ma mémoire ; mais ce qui me passionne surtout, c’est le décalage entre mes souvenirs, mon vécu, et le regard d’adulte que je porte sur cette période.

À LMQPL on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de ce type nous recommandez- vous ?

Si vous aimez l’horreur, le cinéma, et le cinéma d’horreur : Nous sommes les chasseurs, de Jérémy Fel (Rivages poche). Et si vous aimez les romans gothiques au féminin, Les Voleurs d’innocence, de Sarai Walker (Totem par Gallmeister). Deux coups de cœur pour moi !

La baronne perchée, de Delphine Bertholon, 20,50€ , Edition Buchet-Chastel 





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