“Le secret des mères”, un voyage dans la toile des silences
Sophie de Baere, l’autrice des Ailes collées, nous livre avec ce quatrième roman qui prend le Morvan pour décor un nouveau témoignage de la beauté de son écriture et de sa capacité à dépeindre ce que l’on tait.
Par Bénédicte Flye Sainte Marie
Rencontrée à la faveur de la lecture des Ailes collées, récit bouleversant de la mécanique d’un amour et d’un désir si aigus et irrépressibles qu’ils ont le pouvoir de briser les digues des conventions sociales et familiales et des certitudes autour desquelles Paul, son personnage principal, s’était construit, la plume de Sophie de Baere s’est inscrite instantanément parmi celles que l’on chérit le plus dans le paysage littéraire français.
C’est donc avec bonheur qu’on renoue avec elle dans ce livre qui nous transporte cette fois-ci dans un univers complètement différent.
Aux prémices de celui-ci, Colette, son héroïne, est au bord d’un train qui la conduit vers sa terre d’origine, le Morvan. Augustine, sa maman, est dans le coma et s’apprête à rendre son dernier souffle, veillée par Serge, son mari et Etienne, son fils ainé qui ne s’est jamais éloigné du giron parental, contrairement à elle qui s’est soigneusement attachée à le fuir.
Entre eux, trône aussi le fantôme de Marthe, leur grande sœur, dont on n’ose pas ou plus évoquer la disparition.
Mais le périple de Colette ne sera pas que géographique. La perspective du décès puis la mort d’Augustine, dont Colette n’a entrevu qu’à de très rares reprises l’affection tant elle était prise dans une carapace de dureté, vont un peu délier les langues.
Dans un va-et vient entre passé et présent, tous les non-dits, tous les sentiments réprouvés de leur histoire commune vont là aussi, comme dans Les ailes collées, exploser au grand jour.
On va alors découvrir tous les drames qui l’ont tissée, des années 40 jusqu’à l’orée de la décennie 2000 ; des tragédies qui font écho à l’époque où elles se sont déroulées...
Car au gré du cheminement dans le temps, sont évoqués à la fois la barbarie de la guerre et des pratiques nazies, les Petits Paris, ces enfants de l’Assistance Publique qui étaient placés contre rémunération dans la région et la chape de réprobation qui entourait les adolescentes et jeunes adultes non mariées qui tombaient enceintes et que l’on rendait coupables de leur état.
Décidément conteuse hors pair de l’humain dans ses ellipses et sa complexité, Sophie de Baere a également le don, plus fréquemment observé d’habitude chez les écrivains anglo-saxons, de nous faire entrer dès la première ligne de plain-pied dans l’intimité de ses protagonistes.
Et si ce roman n’en est pas avare, les pages les plus riches en émotions sont certainement celles qu’elle consacre à la sororité entre les filles-mères, un chœur de femmes dont la mélodie ne s’effacera pas de sitôt.
Le secret des mères de Sophie de Baere, 21,50 €, Éditions Jean-Claude Lattès