“Ta promesse” de Camille Laurens, récit d’une myopie du cœur

Après Fille qui sondait avec profondeur et justesse la condition féminine, l’autrice explore dans ce livre les rouages insidieux d’une relation placée sous le signe de la manipulation. 

Par Bénédicte Flye Sainte Marie 

Ce qui crevait les yeux. Ce n’est pas le titre du nouveau roman de Camille Laurens mais il l’aurait bien porté. Elle s’y attache en effet à dépeindre, par la voix de son héroïne, une histoire dont le dénouement tragique et le caractère toxique étaient pourtant comme annoncés. Troublant double littéraire de celle qui a décroché le prix Femina en 2000 pour Ces bras-là,  Claire Lancel, écrivaine à succès, reconnue en France, à l’étranger et plusieurs fois adaptée à l’écran, n’a connu que des expériences de couple qui ont viré à l’aigre et au ressentiment, notamment avec son ex-mari avec qui les choses se sont terminées devant les tribunaux. Elle s’est ensuite lassée d’être la seconde sur la liste auprès d’hommes mariés.

 Mais alors qu’elle traverse sa cinquantaine avec la ferme intention de ne « rien commencer », elle fait la rencontre de Gilles Fabian. Beau comme un acteur hollywoodien avec ses « yeux d’une eau gris-vert d’une rivière au soleil », ce metteur en scène de théâtre reconnu, spécialisé dans les spectacles de marionnettes, semble lui offrir ce qu’elle n’a jamais trouvé chez personne, de l’attention, de l’affection et un bonheur teintés de simplicité. Mais on ne voit que ce qu’on veut bien voir.

Prise dans le piège de la cristallisation passionnelle que Stendhal a si bien résumé par sa phrase « il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime », la narratrice ignore tous les signaux qui pourraient l’alerter sur la perversion narcissique de son partenaire, avec son chaud froid permanent, entre dénigrements et déclarations enflammées, absences et sur-présence, sa jalousie démesurée, y compris envers sa carrière et les personnes qui font partie de son passé, son manque d’empathie, sa propension à vouloir l’isoler, son incapacité à quitter le factuel pour aborder le territoire des émotions, ses tromperies et la manière qu’il a d’en attribuer la responsabilité à celle qui les subit. D’ailleurs, si Gilles a exigé de Claire qu’elle ne fasse jamais de lui l’un de ses personnages de papier, ce n’est pas modestie ou discrétion, mais pour ne pas qu’elle mette au jour l’imposture qu’il incarne…

Dans cette traversée qui va du bonheur ( apparemment) idyllique au drame absolu et qui n’épargne personne, surtout pas la narratrice, on retrouve ce qui fait la virtuosité de Camille Laurens, le don qu’elle a à disséquer les choses de l’intime, sa faculté à enchâsser les époques et points de vue et ses phrases ciselées, cousues au millimètre près, qui parviennent à saisir l’essence pure des sentiments.

Ta promesse, de Camille Laurens, 22€50 , Éditions Gallimard, 

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